Retour dans la luxueuse boutique de prêt à porter. Le dernier mot de Solaan -"déguisée"- n'est pas un son, c'est une déflagration. Il explose en silence dans l'esprit de Leena, pulvérisant l'instant de plénitude fragile qu'elle avait construit. Le miroir ne reflète plus une héroïne, mais une enfant prise en faute, parée des attributs d'un père que sa propre mère vient de qualifier de lâche.
La douleur devrait l'anéantir. Mais le venin de Solaan, en cherchant à empoisonner le souvenir de Joric, produit l'effet inverse. Il le rend plus vif, plus nécessaire. L'image de la fierté dans les yeux de son père, le souvenir du dos droit de Lyra quittant le salon de musique... ces fantômes se pressent autour d'elle, non pas comme des reproches, mais comme des alliés.
C'est là que le masque se brise. Les larmes, que sa volonté retenait, coulent enfin sur ses joues. Chaudes, salées. Ce ne sont pas des larmes de défaite. C'est le trop-plein. La rage qui dissout la tristesse.
Elle ignore le reflet de sa mère dans le miroir. Elle se tourne, le mouvement encore un peu raide, vers la vendeuse qui observe la scène, pétrifiée. Sa voix, quand elle parle, est un fil fébrile, mais un fil d'acier.
« Je la prends. »
Un temps pour respirer, pour ne pas suffoquer sous le poids de sa propre audace.
« Et je la garde sur moi. »
La vendeuse, pâle, hoche la tête et se dirige d'un pas hésitant vers le comptoir de paiement. Leena la suit, ses nouvelles épaules droites dans la redingote. Elle sent le regard de Solaan dans son dos, un poids brûlant de fureur contenue.
Arrivée au comptoir, Leena plonge la main dans son sac et en extrait un datapad de crédits d'un ancien modèle industriel, un appareil robuste dont les bords métalliques sont usés. C'est le talisman. L'héritage. Leena sait exactement ce qu'elle tient entre les mains.
Le souffle de Solaan se coupe. La reconnaissance est instantanée. Elle ne voit pas un terminal de paiement, elle voit une relique de la vie où Joric n'était pas encore son mari, mais un simple mécanicien. Elle se revoit, lors d'une de leurs premières années, découvrant cet objet. « Jette cette horreur, Joric. C'est un souvenir de la crasse. Notre statut exige mieux. » Et la réponse calme de son mari : « Cette horreur, Solaan, c'est ce qui a payé pour tout ceci. C'est le socle. Je veux que mes filles sachent d'où nous venons. »
Leena, elle, se souvient de Lyra lui tendant le datapad sur un banc de la capitale. « Garde-le précieusement. Il y a de quoi tenir trois mois sur Ord Mantell. C'est la première porte. Papa me l'a donné, maintenant il est à toi. »
Forte de cette double mémoire, Leena pose le datapad sur le terminal. Elle valide la transaction. Le 'ping' électronique, clair et impersonnel, est le son le plus violent que Solaan ait jamais entendu. C'est le son d'un héritage qui s'accomplit.
La sortie de la boutique est une marche silencieuse et tendue. Dehors, le chauffeur impeccable leur ouvre la portière du speeder limousine. Elle se referme dans un bruit lourd et mat, les coupant du monde.
C'est là que le masque de Solaan LaTor se désintègre. « Mais dis quelque chose ! » sa voix se brise, un cri rauque. « N'as-tu donc aucun cœur ? »
Son visage se contracte et les larmes, pour la première fois, coulent sans retenue. « Pas toi, » supplie-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un murmure d'enfant. « Leena, pas toi... Il est parti. Lyra est partie. Ils m'ont tous laissée. Seule. Si tu pars aussi... il n'y aura plus rien. Tu comprends ? Rien. »
Elle se penche en avant, son corps entier implorant. « Je sais... Je sais que je suis dure. Difficile. Mais je ne sais pas faire autrement. C'est la peur, Leena. Juste la peur. La terreur de te perdre aussi. Tu es... tout ce qui me reste. Je t'aime. Ne deviens pas comme eux. Ne me laisse pas. Je t'en supplie... »
Le bouclier de Leena vole en éclats. On peut défier un tyran, mais comment défier une telle détresse ? Sa colère s'effondre, remplacée par un bouleversement si profond qu'il lui donne la nausée. Ses mains, cachées dans les larges manches de la redingote, sont serrées en deux poings. Elle observe sa mère, puis un point fixe à l'horizon, la montagne immuable. Elle se concentre. Cette fois, je ne cède pas.
Mais le mantra se brise contre les sanglots de sa mère. Et Leena, la guerrière en devenir, s'effondre à son tour. En dedans. Son poing serré dans la manche se relâche. Lentement, avec un poids infini, sa main sort de sa cachette, hésite un instant, puis vient se poser sur le bras de sa mère qui tremble.
Ce n'est pas un geste de pardon. C'est une capitulation. C'est un geste qui dit : Je reste.