Leena tanguait entre les linceuls d'un sommeil agité. Les draps de soie, le matelas moelleux, le silence absolu de la chambre vaste ne parvenaient pas à apaiser la tempête qui faisait rage en elle. Autour d'elle, les symboles du luxe — l'odeur du cuir et de l'iris si familière, la pénombre feutrée qui absorbait chaque son — semblaient se moquer de l'écho des dernières heures.
Le souvenir de la limousine, coupant le monde dans un bruit lourd et mat, lui revenait par vagues. Le visage dévasté de Solaan, les larmes qui coulaient pour la première fois sans retenue, le cri rauque, presque animal, « Pas toi, Leena, pas toi… ». Le « Je reste » qu'elle avait formulé silencieusement, un poing desserré dans la manche de la redingote, la main posée sur le bras tremblant de sa mère. Une capitulation. Une décision qui liait leur destin, sans qu'elle ne sache encore à quel point le poids de sa mère reposerait désormais entièrement sur ses jeunes épaules.
Elle sentait encore la peur de Solaan, cette « terreur de te perdre aussi » qui avait démantelé le masque parfait de Madame LaTor. Leena avait plié. Non pas par faiblesse, mais par une empathie qu’elle n’avait encore jamais ressentie à l’endroit de sa mère.
Elle se redressa légèrement, un frisson la parcourant. La fenêtre de sa chambre, une immense baie vitrée donnant sur le domaine boisé, était une tache plus sombre dans le noir. Au-delà, l'ombre majestueuse de la montagne, se découpait contre le ciel pâle de la nuit d'Ord Mantell. Un murmure s'élevait du cœur de la forêt, le bruissement lointain des feuilles, le chant nocturne d'un chouette royale qu’elle reconnu aussitôt.
Ses yeux s'y posèrent, et peu à peu, la tension de ses épaules rentrées commença à se dissiper. La redingote, qu'elle avait soigneusement dépliée et posée sur une chaise près de son lit, était une silhouette sombre mais rassurante. Le datapad usé bombait une des poches intérieures. Des ancres dans la tourmente.
Ses pensées s'apaisèrent, glissant vers des souvenirs plus anciens, des instants de grâce arrachés au tumulte des disputes familiales. Elle se rappela les matins où, enfant, elle s'éclipsait de la discipline étouffante de Solaan pour se perdre dans les sentiers du domaine. Joric l'attendait, un sourire secret aux lèvres, ses pas lourds allégés par la mousse fraîche des sous-bois. Lyra les rejoignait parfois, son Hallikset à la main, arrachant des mélodies improvisées au vent et aux branches.
La faune, la flore d'Ord Mantell… c'était son véritable sanctuaire. Loin des robes sans âme, la cages dorée des attentes pesantes. Elle avait appris à reconnaître chaque murmure, chaque trace, chaque signe de vie. Sa faculté d'observation aiguë s'était d'abord affûtée ici, dans la contemplation silencieuse de la nature. C'était son refuge, son monde à elle, une échappatoire aux piques acérées de sa mère, aux disputes conjugales.
Elle repensa à Lyra, à sa détermination tranquille, à son cœur de musicienne refusant la voie toute tracée.
Elle inspira profondément. La lumière commençait à poindre, teignant les crêtes enneigées d'un rose pâle. L'agitation de la nuit se calmait. Elle s'était effondrée en dedans, oui, mais la rage qui l'avait traversée dans la boutique était toujours là, nichée sous la surface.
Elle ne savait pas encore que le sol sous leurs pieds allait s'effondrer, mais au cœur de ce domaine boisé, de cette montagne protectrice, elle puisait une force insoupçonnée.