Le souvenir frappe Leena avec la clarté d'un éclat de cristal, une image surgissant des profondeurs pour expliquer la douleur du présent.
Elle a huit ans, et elle est assise sur le tapis épais du salon de musique, un livre ouvert sur les genoux qui ne lui sert que de camouflage. La pièce est un champ de bataille silencieux. D'un côté, trône le Grand Harmoniflore de sa mère, un monstre laqué noir dont les touches d'ivoire de contrebande semblent la juger. De l'autre, confortablement assise dans son fauteuil, Lyra joue de son Hallikset. Ses cordes sont usées par les doigts de sa sœur, son bois est marqué de petites entailles, chaque imperfection racontant une histoire de passion. C'est le seul objet de la pièce qui semble véritablement vivant.
Solaan entre, non pas avec la démarche d'une mère, mais celle d'un général inspectant ses troupes. Elle tient une holobrochure qui scintille dans la lumière tamisée. Elle ne s'assied pas. Elle reste debout, dominant la pièce de sa haute taille.
« Lyra. Leena. » Sa voix est douce, presque mielleuse, le ton qu'elle emploie pour présenter ses décrets comme des cadeaux. « J'ai une nouvelle merveilleuse. L'Académie de Ballet de Coruscant... ils ont ouvert deux places dans leur programme pré-professionnel. Une chance unique. »
Elle projette une image de la brochure dans les airs : une ballerine éthérée en plein jeté, défiant la gravité au milieu d'un tourbillon de lumière.
« Pensez à la grâce, » continue Solaan. « À la discipline. À la perfection que cela exige. C'est un art véritable. Un sacrifice qui vous élèvera au-dessus du commun. »
Elle s'assied délicatement sur le banc de l'Harmoniflore, sans quitter des yeux l'holograme. Tout en parlant, sa main droite se pose machinalement sur sa cheville, un geste si bref, si inconscient, que Leena est sans doute la seule à le remarquer.
Le silence qui suit est lourd. L'image de la danseuse flotte entre elles. La dernière note du Hallikset s'est éteinte, mais les doigts de Lyra restent posés sur les cordes, les étouffant.
Puis, lentement, elle lève la tête. Ce n'est pas le mouvement craintif d'une enfant prise en faute, mais la manœuvre délibérée d'une combattante aguerrie. Son menton se relève avec une assurance tranquille, et ses yeux — qui ont la même couleur que ceux de Leena mais une flamme bien différente — rencontrent ceux de Solaan. Il n'y a pas de défi dans son regard. Pas de colère. Quelque chose de bien plus fort : une certitude.
Sa voix est calme, posée, sans la moindre trace d'agressivité. « Je te remercie pour cette proposition, Mère. C'est généreux. » Elle marque une pause, sans jamais rompre le contact visuel. « Mais ce n'est pas mon chemin. Je n'ai pas le cœur d'une danseuse. J'ai celui d'une musicienne. »
Le visage de Solaan, pour une fraction de seconde, se trahit. Un tic nerveux, fugace, court le long de sa mâchoire. Elle inspire, prête à lancer la contre-offensive, mais c'est à cet instant précis que Joric Phoenix passe dans l'embrasure de la porte. Il tient une tablette de données à la main.
« Solaan, » sa voix est neutre, presque administrative. « J'ai reçu l'invitation pour le gala du Secteur Corporatif. Dois-je confirmer notre présence ou as-tu déjà répondu ? »
Il n'a pas besoin d'entendre le début de la conversation pour en saisir la nature. Il voit la posture de Solaan, la détermination tranquille de Lyra, le Hallikset posé comme un bouclier sur ses genoux. Alors qu'il attend la réponse de sa femme, son regard quitte la tablette et croise celui de Lyra. Le contact ne dure qu'une seconde, mais il contient tout un monde de leçons secrètes et d'airs joués loin des oreilles de Solaan. Leena, qui observe la scène avec l'attention aiguë des enfants, perçoit une validation et une lueur indéniable de fierté briller dans les yeux de son père.