L'atmosphère dans le manoir changea subtilement dans les jours qui suivirent l'incident de la forêt. La frontière invisible et hostile qui séparait les deux familles devint plus poreuse. Un matin, Leena trouva sur la table de la cuisine commune une corbeille contenant des pâtisseries encore chaudes, avec un simple mot : "Merci. - Anya".
Le changement le plus significatif fut celui de Kit. Le ressentiment avait laissé place à une curiosité confuse. Un jour, alors qu'ils se croisèrent dans le grand hall, au lieu de baisser les yeux, il lui fit un signe de tête si bref qu'il était presque imperceptible, puis détourna le regard, l'air embarrassé. Ce n'était pas de l'amitié. C'était une trêve.
Leena, elle, avait trouvé une nouvelle routine. Ses journées dans la forêt étaient suivies de soirées consacrées à son datapad. On la voyait souvent, assise dans un coin du salon de musique, absorbée. Elle rédigeait, archivant ses découvertes : le croquis d'une plante, la description d'une trace. Le datapad était devenu son grimoire de druidesse, l'outil de sa reconstruction.
Davin l'observait avec un respect tranquille. Il avait remarqué l'importance de l'objet, mais aussi la fine fissure en étoile qui traversait l'écran. Un soir, il l'aborda avec une discrétion bienveillante.
« Pardon de vous déranger, Leena. J'ai remarqué votre datapad. L'écran est endommagé. J'ai un panneau de duracier transparent de rechange à mon atelier. Je pourrais le remplacer pour vous, si vous voulez. Ce serait plus sûr pour vos doigts. »
L'offre frappa Leena comme une menace. Cet homme proposait de modifier sa relique, le talisman que Joric avait touché, que Lyra lui avait confié. Changer la vitre, c'était comme effacer une partie de son âme.
« C'est... c'est très gentil, Davin. Mais non, merci. Il fonctionne très bien comme ça. »
Elle quitta la pièce rapidement, laissant Davin confus.
Plus tard, dans la solitude de sa chambre, la peur initiale s'estompa. C'est la logique de la forêt qui prit le dessus. Une écorce abîmée expose le cœur de l'arbre à la maladie. Une carapace fissurée rend une créature vulnérable. Son savoir était contenu dans cet objet. La fissure était une faiblesse. Le pragmatisme de la druidesse l'emporta sur l'attachement de l'enfant. Protéger la connaissance était le véritable héritage.
Le lendemain, elle attendit que Davin soit seul dans la cuisine. Elle hésita, mal à l'aise.
« Davin. »
Il se retourna, surpris mais amical.
« Pour le datapad. J'ai... réfléchi. Votre offre... je l'accepte. Si elle tient toujours. »
Le sourire de Davin s'élargit. « Bien sûr qu'elle tient. Avec plaisir, Leena. »
Elle hocha la tête et se retira rapidement, sans un mot de plus, laissant derrière elle la graine d'une nouvelle confiance, plantée non par l'émotion, mais par la logique.
Solaan observait tout cela à distance. Un soir, alors que Leena lui apportait son repas dans le salon de musique, elle rompit le silence.
« Ils sont... reconnaissants. Pour le garçon. »
Sa voix était neutre, mais Leena pouvait y déceler une note inhabituelle. De la fierté, peut-être. Mais cette fierté était immédiatement corrompue par autre chose.
« C'était bien ce que tu as fait, Leena. Mais ne t'attache pas à ces gens. Leur gentillesse est volatile. Ils ne sont pas de notre monde. N'oublie jamais qui tu es. »
La peur dans les yeux de Solaan était claire : la peur que la nouvelle force de Leena ne l'éloigne encore plus d'elle.