Les semaines qui suivirent la saisie s'écoulèrent dans un silence que Leena n'avait jamais connu. Ce n'était plus le silence feutré du luxe, où chaque son était un événement, mais un silence caverneux, plein d'échos et de fantômes. La poussière, que des droïdes de nettoyage invisibles avaient toujours maintenue à distance, commençait à tracer des voiles gris sur les surfaces nues des pièces vides. Le grand manoir était devenu une coquille, trop vaste pour les deux âmes qui y erraient.
Leena était devenue l'intendante de ce royaume en ruines. C'est elle qui gérait les maigres crédits du datapad de Joric, optimisant chaque achat de nourriture, chaque dépense essentielle. Elle était aussi devenue la garde-malade de sa mère. Solaan passait le plus clair de ses journées dans le salon de musique, assise sur un banc près de son Grand Harmoniflore, sans en jouer une seule note. Elle avait troqué ses tenues sophistiquées pour des robes d'intérieur simples, un uniforme de deuil social qui semblait l'effacer un peu plus chaque jour. Son regard était souvent vide, perdu dans le souvenir de ce qui avait été.
Puis vint le jour de l'emménagement. Un speeder de déménagement, d'un modèle fonctionnel et sans fioritures, se gara devant le perron. Davin et Anya se présentèrent avec une gêne polie. C'étaient des gens corrects, un ingénieur et une administratrice, un couple uni que l'Empire avait muté sur Ord Mantell. Ils semblaient à la fois intimidés par le faste déchu du lieu et pressés de le rendre habitable.
Le véritable assaut fut celui des meubles. Leena et Solaan, observant depuis l'encadrement de la porte du salon, assistèrent à l'invasion. Des lignes épurées, du bois clair, des tissus aux teintes neutres et pratiques. Le style était moderne, minimaliste, presque suédois dans son essence. Chaque canapé, chaque table basse qui entrait était un sacrilège, une négation de tout ce que Solaan avait toujours valorisé. Leena vit le visage de sa mère se durcir, son dégoût contenu n'étant plus qu'à une fissure de la haine.
La cohabitation s'installa comme une guerre froide. Le manoir était maintenant divisé par un mur invisible. D'un côté, le son de la vie – les conversations du couple, les holovids éducatifs de leur fils, l'odeur de leurs repas. De l'autre, le silence. Leena, fidèle à sa nature introvertie, devint une ombre fuyante. Les couloirs, autrefois si familiers, se transformèrent en territoires ennemis où elle risquait à tout moment de croiser l'un des locataires. Elle se réfugia dans sa chambre ou, de plus en plus souvent, dans la forêt environnante, son unique et véritable sanctuaire.
Le jeune Kit, leur fils d'une dizaine d'années, était une source de tension particulière. Il était aussi malheureux et déraciné qu'elle. Les quelques fois où ils se croisèrent, il lui jeta un regard boudeur, un mélange d'hostilité et de méfiance. Il était le miroir de sa propre condition : un enfant piégé dans une maison hantée par des fantômes vivants.
Un après-midi, alors que le soleil déclinait, Leena s'était réfugiée sous le couvert des arbres, à l'orée du domaine. De là, elle pouvait voir le jardin et la façade de la maison. Elle aperçut Kit, seul. Il n'était pas le garçon hostile des couloirs. Il était juste un enfant solitaire, qui jetait des pierres avec une frustration lasse contre le tronc d'un vieil arbre noueux. Il n'y mettait même pas de colère, seulement une sorte d'épuisement.
Et Leena, cachée dans l'ombre, le regardant, sentit quelque chose bouger en elle. Elle ne vit plus l'intrus, l'étranger. Elle vit un autre prisonnier. Elle reconnut dans sa solitude un écho de la sienne, et son ressentiment se fissura, laissant place à une lueur d'empathie. Elle ne bougea pas, ne dit rien, mais le mur invisible entre eux venait de perdre une brique.
C'est à cet instant qu'un son s'éleva de la maison, flottant à travers la fenêtre ouverte du salon. Une note unique, hésitante, jouée sur l'Harmoniflore. Puis une autre, dissonante. Solaan avait recommencé à jouer. Mais la mélodie, comme leur vie, était brisée.