L'atmosphère dans le manoir ne s'était pas améliorée. C'était une cohabitation de silences tendus et de territoires respectés à contrecœur. Chaque jour, Leena poursuivait son rituel : elle quittait la maison à l'aube pour se fondre dans la forêt, et n'en revenait qu'au crépuscule, plus calme, plus centrée, mais aussi plus distante aux yeux des locataires.

Kit l'observait. Du coin de sa fenêtre, il la voyait disparaître entre les arbres avec une aisance qui l'agaçait. Pour cet adolescent déraciné et méfiant, elle était une énigme, la "fille bizarre", le fantôme qui hantait les couloirs et semblait plus à l'aise avec les bêtes et les feuilles qu'avec les gens. Son ressentiment se mêlait à une forme de curiosité hostile.

Un après-midi, poussé par la bravade et un ennui profond, il décida de percer le mystère. Il ne la suivrait pas directement, mais il allait s'aventurer dans sa forêt, pour se prouver que ce n'est qu'un bois comme un autre, que son "royaume" n'avait rien de si spécial.

Il se perdit en moins d'une heure. Les pistes que Leena lisait comme une carte étaient pour lui un labyrinthe sans repères. Le sol était inégal, les bruits des créatures inconnues, inquiétants. En voulant franchir un petit ravin, il glissa, et sa cheville heurta une pierre. La douleur fut vive, et la panique, froide et humide, commença à s'installer alors que la lumière du jour baissait rapidement.

À quelques centaines de mètres de là, Leena achevait son rituel de communion. Assise le dos contre un arbre ancien, elle écoutait le pouls tranquille de la forêt, une harmonie complexe et apaisante. Mais soudain, une note dissonante. Ce n'était pas un son. C'était une sensation. Une tache de couleur vive et agressive sur la toile paisible du sous-bois. Une vibration de peur, aiguë et piquante, suivie d'une pulsation sourde de douleur. Ce n'était pas la peur saine d'une proie ; c'était une peur panique, désordonnée, qui déchirait l'harmonie du lieu.

Leena se redressa, intriguée. Elle ne comprenait pas la nature de cette sensation, mais elle la reconnaissait comme une anomalie. Elle tendit son esprit, non plus par la pensée, mais par l'instinct, comme on tend l'oreille pour mieux entendre un son lointain.

Et elle suivit cette vibration. Ce n'était pas une piste qu'elle suivait, ni une direction logique. C'était un fil invisible, une certitude intérieure qui la guidait à travers les arbres. La sensation de douleur et de panique s'intensifiait à chaque pas, devenant plus claire, plus localisée.

Elle le trouva au fond du petit ravin. Kit. Recroquevillé sur lui-même, le visage pâle, une main crispée sur sa cheville blessée. En le voyant, Leena comprit instantanément. La vibration qu'elle suivait, cette tache de peur et de douleur dans la forêt, c'était lui. Elle sentait sa panique, sa souffrance.

Elle resta un instant immobile sur le bord du ravin, le regardant. La druidesse en elle venait de découvrir une nouvelle corde à son arc, une nouvelle strophe au langage des feuilles. Une strophe humaine.